L’étrange cas du Dr Jekyll et M. Hyde, Robert Louis Stevenson, 1890

21/03/2025

Affiche des années 1880

Robert Louis Stevenson, écrivain écossais né en 1850, publie en 1886 le roman L'Étrange Cas du Dr Jekyll et de Mr Hyde, qui rencontre un succès immédiat. Dès sa première parution, l'ouvrage s'écoule à 400 000 exemplaires, s'imposant rapidement comme une référence littéraire de renommée internationale. Ce récit fascinant a exercé une influence durable, inspirant des domaines aussi variés que le cinéma, la psychologie et les neurosciences.

Cet article propose de redécouvrir ce court roman en analysant à la fois ses thèmes essentiels, comme la dualité de l'être humain, et le contexte social de l'époque victorienne qui l'a façonné. Cette approche permettra d'enrichir la lecture de cette œuvre incontournable.

La dualité de la nature humaine

Selon la légende, Robert Louis Stevenson aurait écrit L'Étrange Cas du Dr Jekyll et de Mr Hyde à la suite d'un cauchemar particulièrement marquant, qui lui aurait inspiré cette histoire sur la dualité humaine. Le personnage principal, le Dr Henry Jekyll, est un scientifique brillant et respecté de l'époque victorienne. Cependant, derrière cette façade honorable sommeille une part obscure de sa personnalité, une inclination profonde vers le mal qu'il peine à maîtriser. Obnubilé par ce conflit intérieur, Jekyll entreprend de créer une potion capable de dissocier ces deux aspects de lui-même :

« je me rapprochai donc peu à peu de cette vérité, dont la découverte partielle a entraîné pour moi un si terrible naufrage : à savoir, que l'homme n'est en réalité pas un, mais bien deux. »

Le résultat de cette expérience donne naissance à Edward Hyde, une incarnation monstrueuse de sa part maléfique. Hyde est aussi repoussant moralement que physiquement, capable des pires atrocités commises avec une sauvagerie inhumaine :

« Ce n'était plus un homme que j'avais devant moi, c'était je ne sais quel monstre satanique et impitoyable. »

Convaincu d'avoir trouvé le moyen de satisfaire les désirs opposés de ses deux natures sans qu'elles interfèrent l'une avec l'autre, Jekyll s'illusionne sur sa capacité à contrôler cette séparation. La réflexion de Stevenson sur la dualité humaine ne s'arrête pas à l'opposition psychique et morale entre le bien et le mal. Elle s'étend également au domaine physique : le Dr Jekyll présente une apparence soignée et avenante, tandis que Mr Hyde arbore des traits difformes et inquiétants, symboles de sa corruption intérieure. Cette dichotomie est parfaitement illustrée par le texte :

« Tout comme le bien se reflétait sur la physionomie de l'un, le mal s'inscrivait en toutes lettres sur les traits de l'autre. »

Ainsi, le corps devient le miroir de l'âme. Stevenson explore non seulement la lutte entre le bien et le mal, mais aussi la façon dont l'apparence extérieure peut refléter l'intériorité d'une personne. À travers cette métaphore puissante, l'auteur questionne les frontières entre la nature humaine et les masques sociaux imposés par la société victorienne.

L'époque victorienne

L'époque victorienne correspond à la période du règne de la reine Victoria I sur la Grande-Bretagne, s'étendant de 1837 à 1901. Cette ère est marquée par d'importantes révolutions industrielles et commerciales, qui ont profondément transformé la société britannique. L'essor économique a favorisé l'émergence d'une nouvelle classe sociale : la bourgeoisie, caractérisée par son influence grandissante et son accès à des privilèges sociaux. Cependant, cette prospérité n'a pas profité à l'ensemble de la population. Les classes populaires, en particulier dans les grands centres industriels, vivaient dans des conditions déplorables. Entassées dans des quartiers insalubres, ces populations constituaient une main-d'œuvre bon marché, exploitée sans ménagement.

C'est dans ce contexte contrasté du Londres victorien que s'inscrit l'œuvre de Stevenson. La société, bien que marquée en surface par le raffinement et les bonnes mœurs de l'aristocratie, dissimule des réalités bien plus sombres. Ce contraste est illustré par le personnage du Dr Jekyll, un scientifique respecté jouissant d'une réputation irréprochable. Pourtant, derrière cette façade de respectabilité se cache sa part sombre, incarnée par Mr Hyde. Ce dernier représente tout ce que Jekyll doit dissimuler, la face honteuse de son être qu'il relègue symboliquement « derrière la porte ».

Le choix du nom Hyde renforce cette idée de dissimulation. Prononcé [haɪd], il évoque le verbe anglais hide, qui signifie « cacher ». Cette nuance linguistique est habilement exploitée dans le roman par le personnage d'Utterson, qui joue avec les mots en employant l'expression "Hyde and Seek", un jeu de mots faisant écho au jeu enfantin du « cache-cache » (hide and seek en anglais). Cette tournure souligne à la fois la quête de vérité entreprise par Utterson et le caractère dissimulé de l'identité de Mr Hyde.

Le dualisme, un concept pré-freudien

En 1923, le psychanalyste autrichien Sigmund Freud (1856-1936) propose une théorie révolutionnaire sur la nature humaine qui va profondément bouleverser la compréhension de l'esprit. Selon Freud, la personnalité humaine se compose de trois instances complémentaires et indissociables : le ça, le moi et le surmoi. Ces trois composantes déterminent les motivations et les comportements de l'individu.

Le ça représente la part la plus inconsciente de l'être humain. Il regroupe les instincts primaires, les désirs refoulés et inavoués, ainsi que les pulsions fondamentales qui échappent à la conscience. Pour Freud, le ça doit être maîtrisé et orienté, notamment par un mécanisme appelé sublimation. Ce processus permet de détourner une pulsion inavouable vers une forme d'expression socialement acceptable.

Le moi est la partie consciente de la personnalité. Il assure l'équilibre psychologique de l'individu en régulant les pulsions du ça et en tenant compte des exigences de la réalité. Le moi est donc rationnel, organisé et soucieux de maintenir la stabilité intérieure de l'individu.

Enfin, le surmoi représente l'intériorisation des normes morales et sociales. Il se forge à travers l'éducation et l'influence des parents et de la société. Il incarne la voix du « il ne faut pas », imposant des interdits et des règles de conduite. Le surmoi agit comme un gardien moral, influençant la conscience de l'individu et réprimant ses désirs en fonction des normes sociales et culturelles.

Bien que la théorie de Freud soit postérieure à la publication de L'Étrange Cas du Dr Jekyll et de Mr Hyde, on peut reconnaître une structure similaire dans les personnages du roman de Stevenson. Ainsi, le ça est représenté par Mr Hyde, dont les comportements sont dictés par des pulsions violentes et incontrôlées, sans aucune considération pour les valeurs sociales ou morales. Le Dr Jekyll, en revanche, incarne le moi, la part rationnelle et consciente, gouvernée par des principes sociaux et une moralité qui cherche à maintenir l'ordre et l'équilibre.

Le surmoi pourrait être vu dans la figure de Mr Utterson, le notaire, qui personnifie la morale de la société victorienne. En tant qu'ami de Jekyll, Utterson représente l'incarnation de la conscience morale, cherchant à préserver les règles et les normes sociales.

Dans l'œuvre de Stevenson, la porte joue un rôle symbolique majeur. Elle marque la frontière entre l'intérieur et l'extérieur, entre le conscient et l'inconscient. Elle divise les trois instances de l'être psychique, séparant ainsi la partie rationnelle et la partie instinctive. L'ouverture de cette porte, permettant à Hyde de la franchir, symbolise le retour du refoulé – l'émergence des pulsions cachées et inavouées qui s'échappent du domaine de l'inconscient.

L'héritage culturelle de l'œuvre

Aujourd'hui, les noms de Jekyll et Hyde sont devenus des symboles largement reconnus des troubles de la personnalité. L'œuvre littéraire L'Étrange Cas du Dr Jekyll et de Mr Hyde, écrite par Robert Louis Stevenson, a été adaptée à de nombreuses reprises au cinéma depuis sa première publication.

Elle est désormais une référence incontournable dans la culture mondiale, représentant de manière saisissante l'allégorie de la double personnalité humaine, déchirée entre le bien et le mal. Les noms de Jekyll et Hyde sont ainsi associés aux troubles de la personnalité, et plus spécifiquement au trouble dissociatif de l'identité (TDI), un phénomène observé et étudié par plusieurs médecins du XIXe siècle.

De plus, l'œuvre a inspiré de nombreuses suites et réinterprétations. En 1991, les auteurs Robert Bloch et Andre Norton ont collaboré pour créer The Jekyll Legacy, publié en français sous le titre L'Héritage du Docteur Jekyll (J'ai lu, 1992), poursuivant l'exploration de ce thème fascinant et perturbant.

Références :

• Œuvre étudiée : STEVENSON, Robert Louis. 2005. L'Étrange Cas du docteur Jekyll et de M. Hyde. Préface de J. B. Pontalis. Coll. « Folio classique », Paris : Gallimard, 174 p

• Singh, S. M., & Chakrabarti, S. (2008). A study in dualism: The strange case of Dr. Jekyll and Mr. Hyde. Indian journal of psychiatry, 50(3), 221–223.

• Stiles, Robert Louis Stevenson's Jekyll and Hyde and the double brain, in Studies in English Litterature, vol. 46(4), pp. 879-900, 2006.

• R. Mighall, Diagnosing Jekyll : the scientific context to Dr Jekyll's experiment and Mr Hyde's embodiment, in Robert Louis Stevenson, The strange case of Dr Jekyll and Mr Hyde and other tales of terror, Penguin Classics, pp. 145-161, 2002.

• Charette, Caroline. 2007. «Le double : de l'inquiétante étrangeté à l'abjection. L'Étrange Cas du docteur Jekyll et de M. Hyde de Robert Louis Stevenson», Postures, Dossier «L'infect et l'odieux», n°9

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